Interview : « Le bulletin unique permet de clarifier le lien entre le président et les députés au Gabon » (universitaire)

Le bulletin unique sera utilisé pour la première fois au Gabon lors des élections générales du 26 août 2023 © DR

Cette semaine au Gabon a été marquée sur le plan politique par la décision du Centre gabonais des élections d’instaurer un bulletin unique sur lequel figurera le nom du candidat à l’élection présidentielle et celui du député du même parti dans chacune des circonscriptions. Nous avons demandé à un professeur en science politique son avis à ce sujet. Interview. 

Que pensez-vous de la décision du CGE d’instaurer un bulletin unique ? 

Je ne reviendrais pas sur les avantages et les inconvénients de ce système qui ont déjà été largement discutés dans les médias. Je voudrais simplement mettre en avant un point qui n’a pas été relevé jusqu’à présent dans le débat public et qui pourtant me paraît être fondamental, voire le plus important. Le fait que le bulletin unique permet de clarifier le lien entre le président et les députés.

C’est-à-dire ?

Au Gabon, le président, ou le candidat à la présidentielle, est le chef de son parti. Dans la majorité des cas, si le député est élu, c’est parce qu’il bénéficie de l’aura de son chef. Il y a certes des cas où un député est élu en raison de sa bonne implantation locale, mais cela reste une minorité. Que le président et le député aient destin lié en quelque sorte à travers un bulletin unique met fin à une hypocrisie. Même si institutionnellement, il y a un lien de dépendance entre l’Exécutif et le Législatif, il y a sur le plan politique et électoral un lien de dépendance entre le président et les députés.

C’est ce qu’on appelle le « fait majoritaire » ?

Tout à fait, nonobstant la séparation des pouvoirs, au Gabon, comme ailleurs aux Etats-Unis, en France, etc., dans un système semi-présidentiel ou présidentiel, le président est le chef de la majorité. Le rôle des députés, c’est de retranscrire dans des lois, en les élaborant et en les votant, la vision du chef de l’Etat. On voit là clairement le lien de hiérarchie et de dépendance.

Vous avez écrit que, je vous cite, « le bulletin unique permet de mettre fin au syndrome du passager clandestin ». Que voulez-vous dire ? 

Lors des précédentes élections législatives, en 2018, un certain nombre de députés de la majorité ont peu battu campagne, labouré leur circonscription, parce qu’il savait que leur chef de parti (Ali Bongo Ondimba, NDLR) ayant été élu deux ans plus tôt, il profiterait de l’élan de cette victoire et de la notoriété du parti. Que ce serait largement suffisant pour l’emporter. Il n’était donc pas incité à faire beaucoup d’efforts. Quand vous profitez d’une situation sans y avoir contribué, cela s’appelle « le syndrome du passager clandestin ».

Et en 2023 ? 

En 2023, du fait que l’élection présidentielle et les législatives aient lieu en même temps, mais que, par surcroît, le choix du député dépend de celui du président, puisque leur deux noms figurent sur le même bulletin, cela incite les candidats à vraiment faire campagne pour eux mais aussi pour leur candidat à la présidentielle. D’une certaine manière, c’est une bonne chose car plutôt que de se battre pour soi uniquement, le député se bat aussi pour son candidat à la présidentielle et, par extension, pour l’ensemble de son parti. Cela redonne à la politique l’aspect collectif qu’elle n’aurait jamais dû perdre et, par la même occasion, ses lettres de noblesse.

Mais Alternance 2023 soutient que cette mesure cacherait « une idée plus perfide » qui est de «faire profiter à Ali Bongo Ondimba des suffrages des candidats de son parti aux législatives » ?

C’est une manière spécieuse de présenter les choses. On pourrait dire de la même manière que le bulletin unique vise à faire profiter Alexandre Barro Chambrier des suffrages des candidats du RPM aux législatives ou Paulette Missambo de ceux des candidats de l’UN. Le procès en inéquité ne tient donc pas. La règle est la même pour tous. En réalité, si Alternance 2023 est vent debout contre cette mesure, c’est moins pour des raisons institutionnelles ou d’intérêt général que pour des raisons particulières. Le bulletin unique rend objectivement plus difficile les tractations en vue de désigner un candidat commun. Ce qui, pour les Gabonais, nonobstant leurs opinions, relève de « la tambouille politicienne ». Mais cet élément, les intéressés (Alternance 2023, NDLR) se gardent bien de le mettre en avant.

D’autres encore soutiennent que le bulletin unique favoriserait la fraude…

C’est grotesque. En réalité, c’est tout le contraire. Il faut être un peu sérieux […] Ce que je constate à chaque fois, c’est qu’à l’approche d’un scrutin, le nombre d’experts en question électorale dans notre pays monte en flèche. C’est un peu comme lors de chaque CAN. Chacun pense être un meilleur sélectionneur que le titulaire du poste sans avoir aucune des compétences que cela requiert.

Au final, le bulletin unique, bonne ou mauvaise mesure ? 

Le bulletin unique a certes des inconvénients. Mais ses avantages les outrepassent largement. Il permet de simplifier l’acte de vote et de clarifier le jeu politique. C’est un gain pour la démocratie. Si ce n’était pas le cas, de grands pays comme les Etats-Unis, mais également le Kenya ou la Côte d’Ivoire en Afrique, ne l’utiliseraient pas.