[Interview] : « Il était urgent pour Barro Chambrier, Missambo et les leaders de l’opposition gabonaise de faire oublier les propos dévastateurs de Jean Ping » (Politologue)

Barro Chambrier, Zibi Missambo, Ndong Sima... dans l'enceinte du Sénat vendredi 14 juillet 2023 © Facebook

Suite à l’intrusion vendredi 14 juillet de quelques représentants de l’opposition dans l’enceinte du Sénat, nous avons demandé à un professeur en science politique de l’UOB de nous décrypter cette séquence, très riche d’enseignements sur le plan politique. Interview.

Quel est le but recherché par les responsables de l’opposition à travers leur intrusion dans l’enceinte du Sénat ? 

L’objectif premier, sinon exclusif, c’est de faire parler de soi. Sur les réseaux sociaux, dans les médias. D’où le choix, plutôt que d’une conférence de presse classique, de ce coup d’éclat ou coup de force. C’est ce que les plus anciens appellent la politique spectacle et les plus jeunes faire le buzz. Car ces responsables de l’opposition savent pertinemment qu’il n’ont aucune chance d’infléchir le sort du texte de loi qu’ils prétendent contester au Sénat où ils sont, tout comme à l’Assemblée nationale, sous-représentés. D’ailleurs, celui-ci ne représente pas un enjeu tel qu’il faille se mobiliser de la sorte. Il y a de ce point de vue une disproportion manifeste, une exagération.

« Pas un point majeur », c’est-à-dire ? 

L’opposition proteste contre des ajustements de la loi électorale qui sont mineurs. Elle proteste aujourd’hui avec véhémence alors qu’elle n’a rien fait quand il s’est agi de voter le retour du scrutin à un seul tour. C’est difficilement compréhensible et ça renforce l’idée que ce qui s’est passé ce vendredi est d’abord, et peut-être seulement, une tentative de coup d’éclat médiatique.

Certains responsables de l’opposition disent avoir été bousculés, voire violentés par les gendarmes…

Là aussi, on cherche à faire le buzz, à attirer sur soi l’attention en dramatisant la situation, quitte à prendre quelque distance avec la vérité. Au final, ces grand mots masquent une réalité sensiblement différente. Si ces responsables de l’opposition avaient fait la même chose dans un autre pays de la sous-région, ils auraient été jetés en prison. Au Gabon, les choses ne se passent pas comme ça. Les mœurs politiques sont plus douces, plus policées. Ils le savent pertinemment, c’est pourquoi ils s’autorisent ce genre de comportements qui ne donnent pas in fine une bonne image de la politique.

Comment ça ? 

S’introduire dans l’enceinte du Sénat pour y tenir une conférence de presse improvisée et des propos tendancieux, ça n’est pas légal. Mais comme je l’ai dit, on recherche le coup d’éclat, l’esclandre pour faire parler de soi. De même, quand on dit que les gendarmes les ont bousculé, violenté, ce sont des mots pour les médias. C’est très exagéré mais ça permet de se victimiser. De dire que le « pouvoir » oppresse l’opposition au Gabon. C’est une vieille ficelle, largement éreintée, mais que l’on ressort systématiquement en période pré-électorale et électorale. Au final, je le répète, la politique n’en ressort pas grandie et ça participe de l’affaissement du débat public. Certains ont parlé de mauvais théâtre au sujet de cet esclandre, difficile de leur donner tort.

C’est aussi le signe que l’opposition n’a rien à proposer ? 

C’est vous qui le dites. Le fait est que, quand on cherche à se signaler par des coups d’éclat plutôt que par ses idées, c’est l’impression que ça peut donner.

Dans son communiqué, le PDG parle de tentative de diversion. Que faut-il comprendre par là ? 

Ce à quoi le PDG fait référence, c’est à l’interview, ravageuse pour l’opposition, en particulier pour Alexandre Barro Chambrier et Paulette Missambo, donnée tout juste la veille par Jean Ping sur RFI et France 24. Il était urgent pour ces leaders de l’opposition de faire oublier le plus vite possible les propos dévastateurs du leader de la CNR. Quoi de mieux pour tenter d’y parvenir que de faire un contrefeu.

Qu’est-ce que l’opposition peut espérer de cette présidentielle ?

Au risque de me répéter, l’opposition sait qu’elle n’est pas en mesure de l’emporter face au candidat de la majorité. Ali Bongo Ondimba et le PDG sont plus forts en 2023 qu’en 2016 ; en même temps, l’opposition, elle, pour toutes les raisons mille fois exposées, est plus faible. Dans ces conditions, les jeux pour la présidentielle sont quasiment faits. Les opposants en lice le savent, c’est pourquoi je ne crois guère à une candidature commune. Pour eux, le vrai enjeu, c’est qui arrivera le premier, qui prendra le pas sur l’autre afin d’être le leader de cette famille politique durant les cinq prochaines années et être le mieux placé pour 2028. Bref, pour l’opposition, cette présidentielle est davantage une primaire avec pour enjeu de savoir qui prendra la succession de Ping. Une succession forcée car celui-ci se refuse obstinément à désigner un héritier.